Epitre à Caïn

Mon cher Caïn,

C’est étrange d’écrire à quelqu’un qui est mort. As-tu seulement existé ? Tant de controverses au sujet de ce qui s’est réellement passé dans notre préhistoire, n’est-ce pas ?

Ce débat ne fera pas l’objet de cette lettre. Je suis loin de cela. En fait je crois que tu représentes tellement pour nous, êtres humains du 21ème siècle, que je veux bien croire que ton histoire est un mythe. Mais ce mythe est tellement riche, tellement fondateur, que ta réalité est là, prégnante jusqu’aujourd’hui. Que nous parlions de toi te fait donc exister et être bien présent au milieu de nous.

Au préalable je voudrais te rassurer : si comme, je le suppose, tu crains que ma prise de parole soit pour toi une « ennième » condamnation, alors calme-toi, ce n’est absolument pas le cas, bien au contraire.

Je veux donc d’abord te demander de m’excuser de t’avoir si mal jugé pendant tant d’années. Je peux m’expliquer, et je le ferai. Mais je demande ton indulgence. Dans mon milieu, avoir de la compassion pour un fratricide jaloux, ça n’est pas exactement ce que l’on nous enseigne ! Mais tu vois, on grandit, et aujourd’hui je suis bien décidé à faire mon autocritique !

J’ai écrit ailleurs que je m’attacherai désormais à être un anti-mythe. Cela paraît contradictoire avec ce que je viens de rédiger plus haut. Mais ce n’est pas le cas, loin s’en faut. Et tu en conviendras bientôt, j’en suis sûr.

Revenons à toi. Tu es un meurtrier fratricide. C’est un fait. Cet écrit fondamental de la Torah qu’est le livre de la Genèse ne fait pas dans la nuance. A un moment donné, ce que tu voulais offrir au dieu a été refusé par celui-ci et l’offrande de ton frère a, par contre, été agréée. Injuste apparemment, et bien évidemment facteur originel de jalousie. Alors… alors, plutôt que de voir et de traiter le véritable problème, tu supprimes le révélateur.

Cela n’a pas changé aujourd’hui. Quand quelqu’un montre un problème, on l’accuse de ne rien faire pour traiter le problème, d’avoir un esprit de critique, de décourager ceux qui veulent le résoudre, ou pire, d’être la cause du problème. « celui qui dit la vérité, il faut l’exécuter ». Tu ne connais pas ? C’est une vieille chanson rabâchée. Et cela ne nous sert visiblement pas…

Oui meurtrier. Pourquoi ? Pour quoi ?

J’ai relu l’histoire qui te concerne, en essayant de lire différemment ce qui est écrit, avec d’autres yeux. D’autres que moi l’ont fait avant moi, mais des filtres cultuels et culturels m’ont empêché d’en avoir connaissance.

J’ai alors été étonné de ce que j’y ai trouvé. Reprenons le texte un peu en arrière. Te voilà dans le ventre de ta mère. C’est la première fois qu’elle est enceinte, tu es son aîné. C’est forcément « magique » : elle s’ouvre à son homme, et hop ! Le germe, le fruit. Oui, mais pas n’importe où, dans son ventre. C’est qu’elle a un sacré problème ta mère, c’est quand même par elle que la première souffrance se fait jour dans la jeune humanité. Alors, la culpabilité, la dévalorisation personnelle, la domination de son mâle, le fait de s’être fait « avoir » par une saloperie de bestiole tout ça n’est pas fait pour lui donner une bonne image d’elle-même. Bref, tu es formé dans son ventre, et elle pense qu’elle a « acquis », « produit » un être humain avec le dieu. D’ailleurs tu es nommé ainsi, et ton nom a dû peser lourd dans ton éducation, ton « développement personnel » comme on dit maintenant…Caïn, soit « objet acquis, produit ». Bref, tu n’es que la propriété de ta mère, rien d’autre, c’est cela ton identité, au départ. Quel espoir peut-il surgir de tout cela ?

Alors tu vas t’échiner à produire aussi, produire des légumes, et tu es donc en prise directe avec la réalité de la prophétie divine : « le sol sera maudit à cause de toi, c’est avec peine que tu en tireras ta nourriture… ». Il est clair que c’est largement plus fatiguant que de garder des moutons comme ton cadet. Tiens, parlons-en de celui-là. Abel, c’est son nom. Celui-ci est nommé comme son importance aux yeux de sa mère : « vapeur, buée ». Je me demande quelle opinion tu devais avoir de ce cadet si différent de ta mère, cette écervelée hyperactive, si différent de toi, travailleur acharné et amer ? De ce cadet si rêveur, si tendre, si évanescent, si « effacé » ?

Ton travail ? Faire rendre à la terre ses fruits. Pour nourrir. Pour sûr, c’est éminemment utile, nécessaire. Et pourtant…Pourtant, quand vous allez ton frère et toi présenter votre offrande, la tienne n’est pas agréée !

Il n’est pas de mon sujet ici de réfléchir plus avant sur cette « injustice » apparemment flagrante. Mais c’est ainsi, et ce qui devait arriver arriva, tu en as reçu plein la gueule. Mais qui est donc ce dieu qui ne comprend rien, qui ne reconnaît que ce qu’il a envie de reconnaître ?

Tu as donc déprimé, Caïn. Tu as pourtant tant fait pour te faire aimer de ce dieu, de ta mère, de ce père qui ne t’a pas nommé, donc pas reconnu. De ce père que tu n’as pas, car ta mère ne l’a pas reconnu comme tel. Et cela n’a pas marché, magistralement démontré « au terme des jours ».

Tu es né orphelin et blessé. Et cette dernière humiliation t’amène au comble du découragement. Je compatis mon cher Caïn, et je t’aime parce que tu es un handicapé de l’amour. Tu es un « vilain petit canard ».

Ce qui est très étrange, dans l’histoire, c’est que personne ne parlera plus beaucoup de ton frère. De cette buée. Elle disparaîtra apparemment aussi vite qu’elle est apparue. Bien sûr on l’encense, on fait, avec cet agrément divin de son offrande, de la récupération christologique, on le cite en exemple aux petits enfants pas sages, et on te méprise. Mais je crois, moi, aujourd’hui, que la réalité est toute autre.

Je crois aujourd’hui que nous n’avons rien compris. Les théologiens en premier. Et je leur en veux. Car la connaissance qu’ils avaient et qu’ils ont de l’évangile prêché et vécu par Jésus auraient dû les amener à te prendre comme l’exemple même de l’exclu, du souffrant que le dieu aime par-dessus tout.

Je reprends le récit. Tu es déprimé, ton visage est abattu, « tes faces tombent », tu « fais la gueule » dit-on aujourd’hui. Et il y a de quoi !

Pourtant, ce n’est pas à Abel, à la « vapeur » que le dieu se met à parler, mais à Caïn, à « l’objet acquis ». Et il t’encourage. Il te donne des signes pour éclairer ton chemin. Il t’explique ce qui se produira si tu ne relèves pas la tête… Il t’avertit qu’un monstre se trouve à ta porte et est prêt à bondir sur toi. Il te met en garde contre cette menace dévastatrice qu’est la faute qui rôde autour de tout être en souffrance.. N’avait-il pas mis pareillement en garde tes drôles de parents ? Eux pourtant n’avaient pas souffert me semble-t-il ? Ou alors le texte sous-entend le contraire… Il faudra que j’y retourne.

Malgré cette sentinelle, tu n’arrives pas à relever la tête, c’est trop lourd, trop dur, d’avoir en permanence devant les yeux, en la personne de ton frère, la démonstration de ta propre conviction, celle de ne pas exister au yeux des autres. Alors tu portes le coup fatal. D’abord il est dit que tu te « dressas contre ». C’est important cela. Au moins tu t’es dressé. Alors oui, tu as commis une faute. Car tu n’avais pas appris à te dresser, te mettre debout, et encore moins de quelle bonne manière. Et il y a homme couché, suite à homme dressé. C’est tragique et parfaitement regrettable. Je crois que tu t’en es largement voulu par la suite, et tu as bien vu que cela n’était pas la solution.

Pourtant, on pourrait croire que le dieu va t’accabler, mais ce n’est pas ce qui se passe. Oui, bien sûr il te révèle la faute dans le filet de laquelle tu es tombé. Et il va t’annoncer les conséquences de cette erreur. Elle sont lourdes et mortifères, apparemment. D’ailleurs tiens, j’ai appris quelque chose dernièrement. Tu devais savoir toi, que le mot « faute » en hébreux, est tiré d’un verbe qui signifie « rater sa cible » dans le cadre d’un tir. Cela m’a fait sourire quand j’ai appris cela.

J’en viens à une réflexion toute personnelle. Où a-t-on appris que l’homme pouvait être capable de savoir instantanément comment se bien comporter ? Comment peut-on croire que l’on peut, aujourd’hui, être plus forts que nos ancêtres de la Genèse ? Et comment imaginer réaliste cette enseignement mystique qui consiste à propager et à croire que, miraculeusement comme par enchantement, il serait possible d’être « transformé » par adoption d’une simple croyance en un « Sauveur », et qu’en dehors de cela, tout est du vent ? Et que si cela ne se fait pas c’est forcément de notre faute ? A ton époque Caïn, vous n’aviez certes pas le poids « génétique » de la « faute » héritée, des faiblesses, innées et acquises. Et pourtant, aucun de vous n’a pu résister devant la faute. Alors ? Pourtant vous étiez, d’après le récit mythique, directement en contact avec le Créateur de toute chose ! Il y a donc matière aujourd’hui à ne pas se voiler la face devant le « principe de réalité » ! Incroyant donc, moi, non ! Mais incrédule, désormais, OUI !

Donc, excuse-moi de digresser constamment, mais voilà, le dieu ne te condamne pas, et il dialogue, encore, toujours. Fabuleux, non ? Ton histoire est une bonne nouvelle pour moi, Caïn. Ce n’est pas Abel que le dieu avait besoin de protéger. Abel n’en avait pas besoin. Il était d’un autre monde, au propre comme au figuré. D’ailleurs, tu lui as renvoyé à la face, au dieu, que toi tu n’étais pas le gardien de ton frère, et tu avais raison. Personne ne peut être le gardien de son frère. Seul le dieu le peut. Mais il ne l’a pas fait. Ce qui me sidère par contre, c’est que le dieu voit que toi, tu en as besoin, que toi tu le réclames. Et il te l’accorde. Où a-t-on jamais vu l’établissement d’un laisser-passer permanent, d’un sauf-conduit perpétuel en vue de la liberté d’un meurtrier ? C’est pourtant ce que le dieu a fait, à ta demande ! C’est vraiment grand ! « Et l’Eternel mit un signe sur Caïn pour que ceux qui le trouveraient ne le tuent pas », ouah !

C’est alors, Caïn, que tu as su que le dieu voulait plus pour toi qu’une offrande des fruits de la terre. Il voulait te voir t’asseoir sur ta faute et la dominer, il voulait te voir pouvoir être libre et vivant sans lui, mûrir, grandir et apporter au monde tout ce que toi et tes descendants nous ont apporté. Le goût de l’invention, de la créativité au service de l’homme, de l’art musical, et de bâtir des maisons et des villes, de forger les outils et de les utiliser.

Merci Caïn. Ton acte meurtrier était vraiment une saloperie, tu en conviendras, mais, ce que tu as reçu comme faveur vaut pour moi aujourd’hui bien plus que la faveur donnée mystérieusement à ton frère, cet « effacé » comme la buée sur les vitres. Ce dieu-là vaut pour moi, car je te l’avoue Caïn, je suis plutôt de ta race, et j’en souffrais. Mais je suis en chemin pour l’exil, la liberté, la guérison, comme toi.

Avec toute ma sincère considération,

Olivier

 

janvier 2005 : Commentaire de Alain

Il y a dans le verset 15, une phrase bouleversante révélant le véritable amour de Dieu pour Caïn :Si quelqu’un tue Caïn, on le vengera sept fois. Quel père n’a pas affirmé, si on touche un seul cheveux de la tête de mon fils je suis capable de tuer, et même d’en tuer sept. Ce n’est plus oeil pour oeil, dent pour dent (loi du Talion), c’est le langage de la démesure, d’un amour démesuré qui nous dépasse. Dieu est en train de dire à Caïn, je suis capable de meurtre tellement je t’aime. Je ne suis pas Caïn, on arrive facilement à s’en convaincre, mais combien de fois ais-je fait disparaître mon frère par mes propos, mes actes ou mes pensées. Alors, merci mon Dieu pour cette démesure à mon égard.
Bon vent à toi Olivier, mon frère que j’aime. Alain.